Dans la salle commune du département d’agriculture de Hokkaido Daigaku : une grande étagère en bois brut remplie de mangas poussiéreux, une table basse récupérée dans un vide-grenier, un étrange bocal d’alcool fort dans lequel marinent des noisettes, une vieille affiche écornée représentant une chaîne de montagnes enneigées et un gros fauteuil de cuir défoncé. Je suis assis dans le fauteuil, un thé aux fruits dans les mains, et j’interviewe des élèves dans le cadre d’un devoir d’anthropologie.
– Pourquoi est-ce que tu étudies l’agriculture ?
SAYAKO KANIE – alias « Le Crabe », petite aux yeux ronds, 22 ans
C’est une longue histoire. J’ai commencé par faire de la génétique dans une autre fac. Comment est-ce que l’oxydation fait vieillir la peau, l’ADN, tous ces trucs de micro-biologie. Après un passage à l’institut scientifique de Nara, je suis partie au Cambodge quelques mois. Un vrai choc : les décharges au milieu des rizières, les écoles en torchis sans eau courante… J’ai réalisé que tout était lié à l’environnement, que l’éducation environnementale était une priorité. A la fin de mes études en biologie, j’étais censée commencer à chercher un travail, mais au lieu de ça je me suis inscrite au collège d’agriculture de Hokudai. Idéalement, je voudrais travailler en tant que conservateur dans un musée scientifique… mais c’est probablement impossible de gagner de l’argent avec ça !
Le problème de l’agriculture au Japon est d’abord un problème d’image. Pour le japonais moyen, un fermier c’est quelqu’un qui fait un « 3K job » : « Kitanai », « Kiken », « Kitsui » – c’est-à-dire « boueux », « risqué » et « pénible ». Les enfants d’agriculteurs savent à quoi s’attendre et beaucoup d’entre eux fuient cette mauvaise réputation. Résultat : le nombre de terres exploitées à Hokkaido se réduit d’année en année alors qu’il y a énormément de choses à développer ici.
– Qu’est-ce que tu veux faire après Hokudai ?
AKARI HOSHINO – leader du club d’agriculture, grande musclée, 21 ans
Probablement fonctionnaire spécialiste des questions d’agriculture, comme mon père. Quand j’étais enfant, on allait souvent chez mes grands-parents, qui habitent une maison dans la campagne du nord de Niigata. Mon grand-père exploitait plusieurs rizières dans la région. Quand ma mère était débordée, ma grand-mère descendait en ville, louait une petite parcelle de terre et cultivait des légumes pour tout le monde ! Je pense que ma vocation vient de là. A l’université j’ai fait beaucoup d’économie : comprendre comment fonctionne le cours des denrées alimentaires, comment combattre la pauvreté. Donc évidemment, je veux contribuer à améliorer la qualité de vie des agriculteurs.
L’agriculture est intrinsèquement liée à la vie humaine, ça ne concerne pas que les campagnards ! Tous mes potes de lycée veulent devenir agriculteurs, mais c’est vrai qu’ils viennent pour la plupart de zones rurales… Pourquoi est-ce que les gens des villes ne veulent pas devenir fermiers ? Parce qu’ils n’ont pas de champs ! Pour faire ce boulot, il faut avoir un capital – qui vient en général de tes parents. Pourtant, l’agriculture est l’un des seuls domaines de l’économie qui n’a pas de limites, dans le sens qu’elle peut être durable. Le futur est dans les champs !
– Quel est ton rapport à la nourriture ?
KYOKO ITO – née à Tokyo, cheveux courts et visage rond, 19 ans
Quand j’étais écolière, mes parents avaient un grand jardin et je mangeais des fruits frais tous les jours, j’imagine que ma passion pour la cuisine vient de là. Mon rêve a toujours été d’apporter la meilleure nourriture possible à tout le monde. Par exemple, j’adorerais aller en Afrique pour apprendre comment cultiver des plantes sur un sol aride. L’agriculture est pleine de promesses, de nouvelles techniques sont découvertes tous les jours. J’imagine aussi que mes parents m’ont aussi beaucoup influencée. Mon père travaille comme ingénieur chez une grande marque de bière et ma mère fait des recherches en diététique à l’université.
Notre besoin de nourriture nous force à de plus en plus d’innovation mais, en parallèle, la pression du changement climatique et des marchés financiers a rendu la pratique de l’agriculture encore plus difficile. Nous ne devrions pas être trop arrogants vis-à-vis de la nature mais au contraire encourager l’imagination. L’agriculture est un débat constant, il n’y a pas de modèle unique. Si un jour je vais en Afrique, je me forcerai à ne pas être trop japonaise dans mes pratiques, à m’ouvrir à d’autres techniques. Comprendre les autres méthodes de culture est un moyen de s’ouvrir à l’autre.
– Est-ce que tu te sens proche de la nature ?
MARINE ASHIZAWA – souvent à la bibliothèque, regard rêveur, 21 ans
J’aime la nature. Enfant, je détestais rester à la maison, il fallait absolument que je sorte au grand air ! Je crois fermement que la culture de la terre n’est pas une activité anodine, elle est inscrite dans notre nature humaine. Quand je cultive un champ, je me sens plus re